Mentir à l’embauche : retour sur une pratique risquée.

Avez-vous déjà dit être ambitieux et motivé alors que vous peinez à vous lever avant 11h ?  Vous vous vantez de votre niveau d’anglais, mais seriez-vous capable de donner l’heure à un anglophone ? Vous affirmez être capable de manager une équipe avec efficacité, mais même vos petits frères ne vous obéissent pas. Rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul à « arranger » voire à « mentir » sur vos compétences.

Non vous ne risquez pas un procès si vous dites avoir fait un stage de deux mois, où vous avez refait toute la charte graphique de cette jeune start-up disruptive alors que vous avez passé deux semaines à préparer les tournois de baby-foot, hackaton et autres moments de ice-breaking pour ces employés fans de latte macchiato et de trottinettes électriques. Mais cela n’est pas forcément sans conséquence, retour sur une pratique risquée dans Le Masque de l’Emploi.

Aujourd’hui, en France, on compte chaque année environ 800 000 nouveaux arrivants sur le marché du travail, tous sont là pour la même raison : trouver un travail. Mais aujourd’hui 17,8% des personnes sorties d’une formation depuis 1 à 4 ans sont au chômage. Pour se démarquer, les candidats redoublent d’audace : expériences trafiquées, qualités surévaluées, faux diplômes… Tous les moyens sont bons pour sortir du lot et décrocher le Saint Graal : son 1er emploi. Mais que risque-t-on à mentir pour être embauché ?

Les formes du mensonge

Pour répondre à cette question, il faut déjà se pencher sur les diverses situations où vous pouvez être amené à mentir. Se distinguent deux situations correspondantes à deux étapes de l’embauche : d’abord sur le CV, et ensuite lors d’un entretien. Cependant, peu importe le contexte, les mensonges prennent souvent la même forme.

« Souvent les candidats ont tendance à enjoliver leurs expériences en les rallongeant, en s’inventant des missions qu’ils n’ont pas effectuées, surtout quand ils sortent d’une école et qu’ils n’ont que peu d’expérience encore. ».

– Julie Lacour, responsable RH du réseau Caba Biocoop Angers

Autre cas récurrent : le niveau en anglais. Julie Dodin, avocate associée du cabinet Euréka Avocats sur Angers nous l’explique : « Par exemple, le salarié a menti sur son niveau d’anglais. C’est assez fréquent et l’employeur va se rendre compte en le mettant face au client qu’il n’est pas aussi bon qu’il pouvait le laisser croire. […] Un employeur peut licencier un salarié sous prétexte qu’il a menti car il n’a pas réussi à bien faire la tâche. ».

Cependant, il faut nuancer puisque le mensonge en soit est difficile à « apprécier ». Il s’agit d’une estimation personnelle. C’est pourquoi il ne constitue pas un motif de licenciement à part entière mais se vérifie au travail, où l’employeur va se rendre compte que l’employé n’est pas aussi compétent qu’il le prétend. Dans ce cas-là, le licenciement peut vite arriver : considérant qu’il a été trompé par l’employé, devenu coupable d’une faute, l’employeur ne lui fera plus confiance. « La perte de confiance en France ne constitue pas un motif de licenciement. […] Le motif de licenciement c’est le fait qu’il a mal fait le travail c’est donc une faute. ».

Sous l’œil du recruteur

Le problème, c’est qu’un bon recruteur sait faire la part des choses : un trou dans votre CV, des diplômes passés à des dates proches sont autant de détails qui peuvent les faire douter… et vos chances d’obtenir ce job s’amenuisent. N’attendez pas le jour de l’entretien pour vous rendre compte que ce n’était peut-être pas une bonne idée d’avoir indiqué l’obtention de votre licence la même année que votre service civique de 10 mois.

Les recruteurs ont de plus en plus tendance à vérifier les dires des candidats : pour cela, ils ont tous leur méthode. Chez Scania Angers, Fabrice Charuel responsable RH, travaille avec des agences d’intérim pour les recrutements d’ouvriers à l’assemblage des camions : « Ils ont tout un processus de sélection, notamment suivre un mode opérateur pour assembler un objet, s’ils lisent bien et respectent les consignes c’est déjà un premier contrôle. […] Suite à cela ils vont être formés aux techniques d’assemblage, s’ils réussissent ils nous rejoignent. ».En ce qui concerne les postes de cadres ou des postes à plus haute responsabilité le processus est différent : « Chez Scania, dès que nous avons un doute, nous demandons à la personne la possibilité de faire un contrôle de référence pour appeler les anciens employeurs. ». La fameuse prise de références, étape tant redoutée des menteurs, se pratique de plus en plus aujourd’hui, si bien qu’il devient compliqué de refuser cette procédure tant ce refus paraîtra louche aux yeux du recruteur. Cependant, s’il est motivé par de vraies raisons comme une rupture difficile dans votre travail précédent, vous avez le droit d’être honnête avec le recruteur : s’il s’agit d’un humain (NDLR : article sur les robots recruteurs), il peut sûrement se montrer compréhensif. Par exemple, pour Julie Lacour, le but est de mettre le candidat dans une situation de confiance : « il vaut mieux un candidat honnête sur ses expériences, ses possibles échecs ou les problèmes qu’il a rencontrés. Cela permet de découvrir la personne sous une autre facette et cela ne veut pas dire pour autant qu’il fera du mauvais travail : bien au contraire, il peut très bien apprendre de ses erreurs passées et devenir un atout pour notre entreprise. ».

Entre tests en tout genre et entretiens multiples, les recruteurs ne lésinent pas sur les moyens pour tester les candidats. Chez Procter & Gamble, nous avons rencontré Éloïse Lagrenée, ex-responsable département Finances à Mechelen en Belgique : « Nous recrutons uniquement des nouveaux arrivants sur le marché du travail. Notre processus de recrutement est très sécurisé, surtout dans les secteurs comme le secteur financier. Après vérification du CV et formulaires à remplir, le candidat passe des tests de mathématiques, de lecture de tableaux… Si les résultats sont bons, il a alors trois entretiens avec trois personnes distinctes. Si une de ces personnes ne valide pas le candidat, celui-ci est alors recalé. ». Dans ces cas-là, peu de place au mensonge, tromper les trois recruteurs n’est pas chose facile tant il faut être précis et cohérent sur ses expériences. Certains n’hésitent pas à faire intervenir les potentiels collègues de travail dans les entretiens, à l’image du groupe Savoir Plus.

« Cela permet de mettre le candidat face à ses futurs collègues, dans ces conditions il est plus difficile de mentir car il faudrait ensuite tenir ses mensonges pendant toute sa carrière dans l’entreprise au risque de trahir la confiance de l’équipe.»

– Anne Laure Chauvat, responsable RH du groupe Savoirs Plus

Ces nouvelles formes d’entretiens plus poussées s’accompagnent également de nouvelles techniques : croiser les questions, aller chercher des anecdotes précises… Les recruteurs perfectionnent leurs questionnaires notamment avec la PNL (programmation neurolinguistique) qui permet d’étudier la façon dont le candidat se comporte à travers son regard ou encore son débit de parole.

Les méthodes de recrutement durcissent : Julie Dodin, avocate du cabinet Euréka Avocats, explique qu’au regard de la loi l’employeur est considéré comme fautif s’il ne vérifie par les dires d’un candidat : « On ne peut pas se contenter de quelqu’un qui dit avoir tel diplôme, telle formation. Soit c’est de l’information et l’employeur juge que ce n’est pas déterminant pour l’embauche, soit l’employeur juge que c’est déterminant pour l’embauche et dans ce cas-là il lui revient de vérifier la véracité des propos du candidat ». Des cas concrets l’illustrent parfaitement : le 30 mai 1991, la Cour de Cassation condamnait le licenciement pour faute grave d’une aide préparatrice dans une pharmacie. L’employeur n’avait pas vérifié le diplôme de l’aide préparatrice et s’est donc retrouvé en tort, bien que cette dernière n’eût bel et bien pas le diplôme requis pour effectuer ce travail. Cette loi est toujours en vigueur, et il est donc du devoir de l’employeur de vérifier les diplômes du candidat.

Les risques du mensonge

« Les erreurs et complications font partie intégrante du parcours professionnel : ce qui est intéressant c’est de voir comment le candidat réagit face à ces erreurs, ce qu’il en retient et comment il les utilise pour être force de proposition. »

– Anne Laure Chauvat – responsable RH du groupe SavoirPlus

Le pire ennemi du menteur est la période d’essai, durant laquelle vous allez être mis à l’épreuve par votre entreprise. Comme il  n’est pas forcément facile de vérifier les compétences d’un candidat à l’embauche, la période d’essai compte énormément. Pour Julie Dodin, la période d’essai est essentielle dans la relation travail : « Une personne peut juger avoir une bonne maîtrise de Photoshop, pour finalement se rendre compte en travaillant que ce n’est pas le cas. D’où l’intérêt des bilans de compétences et de la période d’essai pour faire le point sur ce que sait faire l’employé. ».

Attention, les diplômes sont régulièrement demandés lors d’un entretien, mieux vaut être capable d’en présenter des « vrais ». L’usage de faux diplômes est fortement sanctionné dans les métiers comme avocat, expert-comptable, architecte ou encore médecin : ce sont des professions dans lesquelles l’appartenance à un ordre est obligatoire. Se faire passer pour un membre d’un ordre avec un faux diplôme est un délit, considéré comme usage de faux, avec des peines allant jusqu’à 3 ans de prison et 45000€ d’amende. Plus simplement, l’usage de faux diplômes en tout genre comporte le risque de perdre toute crédibilité en milieu professionnel si cela venait à être découvert.

L’essor de cette pratique a irrémédiablement entraîné l’émergence de nouvelles méthodes de vérification, entre experts en vérification de CV et robots recruteurs, le candidat est désormais analysé par l’œil impartial des robots et cette fois-ci, pas de possibilité de s’en sortir avec des explications.

Quand on ment, que ce soit dans la vie quotidienne ou dans la vie professionnelle, le plus dur c’est de garder ce mensonge réel. En effet une fois que votre masque est enfilé, que votre façade de jeune « start-upeur » est affichée vous devez vous y tenir, au moindre faux pas c’est toute votre fausse identité qui s’écroule. Pour cela, il vous faut surveiller toutes vos actions que ce soit au travail ou sur les réseaux . C’est une activité pénible, alors qu’au final dire la vérité est tellement plus simple… et qui sait, peut-être que le recruteur vous aimera comme vous êtes ?

Un article de Mathurin Lagrenée

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