Anne-Sophie Frénove (AirBnB) : « Rentrer dans une entreprise, c’est comme se mettre en couple ! »

Anne Sophie Frénove se définit comme une « spécialiste de la tech depuis 15 ans ». Après plus de 10 ans dans la téléphonie chez Samsung et HTC, elle travaille depuis 2014 chez AirBnB, où elle a exercé d’abord en tant que Directrice Marketing France, puis au « business development » de la zone Europe, Moyen-Orient et Afrique (EMEA). Elle est également co-autrice de « Into The French Tech », un livre regroupant les témoignages de cinquante grand(e)s entrepreneur(e)s français(es).

Bonjour Anne-Sophie ! Dans ton livre, tu as recueilli les propos de Take It Easy, start-up spécialisée dans la livraison de repas à domicile. Il y a un passage où le fondateur explique limportance, lorsquon se lance, d’avoir dès le début de bonnes relations et une bonne compatibilité avec ses collaborateurs. Penses-tu que les start-up ont apporté de nouveaux codes de recrutement dans le monde du travail ?

Bonjour Gautier. Je ne sais pas si ça provient de l’arrivée des start-up ou simplement du monde qui évolue, mais c’est vrai qu’auparavant on recrutait principalement en se basant sur des compétences et du savoir-faire, alors qu’aujourd’hui les entreprises ont pris conscience que le savoir-être est aussi important et même plus important que le savoir-faire. En fait, les technologies évoluent désormais tellement vite que si, par exemple, je sais faire quelque chose aujourd’hui, je ne saurais peut-être plus le faire demain : c’est plutôt ma capacité à savoir m’auto-former et m’adapter qui va primer, et c’est ça du savoir-être. Donc oui, la façon de recruter change et je pense que cela s’applique à toutes les entreprises. Les start-up sont encore plus concernées dans la mesure où ce sont des entreprises qui doivent être agiles, où les personnes doivent être capables de changer de rôle tous les deux mois.

Il sagit donc désormais pour les jeunes diplômés de réussir à prouver leur capacité d’adaptationMa question suivante porte sur les BSPCE (Bons de Souscription de Parts de Créateur dEntreprise), qui semblent être proposés de plus en plus dans les entreprises, ce qu’évoquait notamment Peter Thiel dans son ouvrage De Zéro à Un. Selon toi, quest ce qui a provoqué ce phénomène ?

Pour moi, les BSPCE, c’est quelque chose de très important car il s’agit de la seule façon d’aligner parfaitement les objectifs de chaque acteur : les fondateurs, l’entreprise, les employés et les investisseurs. Cela permet à tout le monde d’aller dans le même sens. Quand on donne des BSPCE ou des BSA* à un employé, il faut savoir que c’est un peu comme son Livret A, et personne n’a envie d’abîmer son Livret A. Par exemple, si l’entreprise nous donne un secret qu’il ne faut pas dévoiler, on a forcément beaucoup moins envie d’en parler parce que c’est encore moins dans notre intérêt d’abîmer l’entreprise. Nous ne sommes plus dans les systèmes des années 70-80 qui se résumaient à un patron et des employés. Pour reprendre mon exemple, tout le monde veut faire fructifier son Livret A. Si on voit de plus en plus de systèmes de BSPCE, c’est déjà par le biais des sociétés américaines se développant en France, mais aussi selon moir car la société française est en train de changer. C’est vrai que la fiscalité de notre pays n’était pas vraiment favorable à ce type de pratiques voilà quelques années, mais les lois ont changé et beaucoup d’entrepreneurs français commencent à comprendre qu’il s’agit là d’un outil indispensable pour que tout le monde aille dans la même direction.

Le but est donc de fidéliser lemployé ?

Oui, fidéliser et s’assurer que toute l’entreprise est tournée vers le même objectif. Il ne faut pas le voir comme un bonus mais comme quelque chose qui est à long terme. Ça crée un sentiment d’appartenance, qui va se traduire aussi dans les start-up par des stickers ou des hoodies à l’image de l’entreprise. Je n’ai jamais eu autant de produits de ce genre, on m’a donné des hoodies Twitter ou Facebook, mais c’est vrai que je suis fière de porter celui d’AirBnB, comme j’ai pu être fière de porter mon hoodie d’étudiante à Stanford.

Et en passant de HTC à AirBnB, quest ce qui a le plus changé pour toi ?

La culture. La façon de travailler était la même, avec une dimension internationale… J’ai toujours travaillé avec trois fuseaux horaires dans des environnements où tout va très vite, donc ce changement n’a pas vraiment affecté ma façon de travailler. Par contre, je suis passée d’une culture asiatique à une culture américaine, ce qui a été un gros choc : j’ai mis environ 3-4 mois à m’adapter, parce que chez les asiatiques il y a une certaine culture du secret et un respect énorme de la hiérarchie, alors que chez AirBnB c’est tout l’inverse, avec aucune hiérarchie. Je suis arrivé tôt dans l’entreprise et quand j’ai rencontré les fondateurs, ils m’ont tout de suite prise dans leurs bras, ce qui serait inimaginable avec le patron de Samsung ou HTC. Il y a une vraie différence de proximité et une culture de la transparence qui change tout dans la façon de collaborer. Je suis passée d’une culture de la vente où le but était un peu de jouer à qui va être le meilleur entre les différentes filiales de l’entreprise à une culture de l’entraide. Par exemple, le DG Angleterre d’AirBnB qui galère à réaliser sa présentation pour son rapport annuel va demander sans problème de l’aide au DG France.

Beaucoup plus de collaboration donc ?

C’est ça, il n’y a pas de culture de compétition au sein d’AirBnB alors que chez mes anciens employeurs, cette culture prédomine.

Du coup, cela te paraît important de bien se renseigner sur lentreprise et sur ses codes avant dy rentrer ?

C’est super important ! Même quand tu as bien appréhendé la culture de ton entreprise, il faut toujours s’adapter : au début j’étais « asiatisée », je ne parlais pas beaucoup de ma vie personnelle, je ne passais pas trop de temps à la machine à café, alors que chez AirBnB c’est l’inverse, je suis plus transparente. Après, même si tu peux t’aider d’internet avant l’embauche, c’est compliqué de vraiment s’imprégner de ces codes avant d’être rentré dans l’entreprise. J’aime bien comparer cette situation à celle d’un couple dans le sens où aucune entreprise n’est exactement toi, à moins d’en fonder une et de créer ta propre culture d’entreprise. En allant dans une entreprise, on va forcément un peu changer et s’adapter, comme dans un couple où il faut savoir faire des compromis, évoluer, jusqu’au jour où tu redeviens célibataire : même en arrêtant cette relation, tu gardes forcément des traces de celle-ci et tu es devenu un peu différent.

Par exemple maintenant, tu sens que tu corresponds plus à l’esprit AirBnB qu’à l’esprit HTC ?

Oui, plutôt sur le côté agilité et innovation. Et aussi, AirBnB n’a que 10 ans et est encore en pleine croissance. C’est différent dans le milieu de la téléphonie, avec trois grands constructeurs bien établis.

Et il y en a dautres qui arriventSur un autre sujet, que penses-tu de la vision péjorative que certaines personnes ont de « l’esprit start-up » ? Par exemple avec le cliché du Baby-foot pour rendre lentreprise « cool »…

Je pense que pour rendre son entreprise « cool », il ne suffit pas d’un baby-foot, ce qui me paraît important c’est que les employés puissent travailler dans un bon cadre : avoir tous des fenêtres, ne pas être trop les uns sur les autres dans un espace de travail, avoir une décoration agréable qui reflète les valeurs de la boîte. Quand on a ça, on n’a pas forcément besoin d’avoir le baby-foot ou quoi que ce soit pour montrer qu’on est cool. En effet, à un moment donné, il y a eu un peu une frénésie autour de ces choses-là, mais ce n’était que des accessoires, une sorte de couche ou de vernis pour dire qu’on est une start-up alors que ce n’est pas ça qui reflète l’ADN d’une entreprise.

Tu parlais dinternational un peu plus tôt. Aujourdhui, ça te paraît important pour travailler dans ce monde-là d’apprendre plusieurs langues ?

Plusieurs langues, non, mais être bilingue en anglais, c’est absolument nécessaire sinon tu n’arriveras à rien. Chez HTC, je ne serais même pas arrivé jusqu’à l’entretien sans être bilingue, c’est indispensable.

Tu aurais un conseil à donner aux jeunes qui souhaitent intégrer une start-up ? Ils sont de plus en plus nombreux à ne pas vouloir intégrer une entreprise classique*

Je dirais d’abord que c’est tout de même très important d’aller d’abord dans des grands groupes, car ils vont y apprendre des méthodes. Avant de rejoindre une start-up, il y a plusieurs choses à regarder : d’abord les fondateurs mais aussi les investisseurs, et puis le chiffre d’affaires actuel ainsi que la courbe de croissance. Il faut faire justement attention à ne pas aller dans une start-up juste pour se dire que l’on va être dans une entreprise « à la cool ». Il faut tout de même s’assurer que l’entreprise est un minimum solide, par exemple en allant travailler aux côtés de fondateurs ayant déjà de l’expérience. Des jeunes avec très peu d’expérience ne t’apprendront pas beaucoup. Il faut voir chaque étape de sa carrière comme une nouvelle phase d’apprentissage.

Pour finir, as-tu un livre ou une autre œuvre à conseiller à nos internautes pour mieux découvrir le monde des start-up ?

Le mien !

Un article de Gautier Normand et Romain Libaud.

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