Clément Genty, 6 ans de fast-foods : « Ce que recherchent beaucoup de managers, c’est de savoir fermer sa gueule et encaisser ».

Clément Genty, chercheur en stratégies d’innovation et en pleine rédaction d’une thèse sur la gouvernance d’Internet, nous livre son expérience dans la restauration rapide, un choix qui s’impose souvent comme une première expérience professionnelle chez les jeunes voulant assurer financièrement leurs études. Mais comment appréhender ce milieu et en tirer le meilleur ?

Tu as passé de nombreuses années à travailler dans la restauration rapide en parallèle de tes études. Est-ce que tu pourrais nous raconter ton parcours de ce côté-là ?

Quand j’ai commencé ma vie étudiante, après avoir eu mon baccalauréat en 2006, la question du financement de mes études s’est posée : mon père est ouvrier chez Amazon et ma mère est secrétaire, ni l’un ni l’autre ne pouvaient subvenir à mes besoins. Concrètement, j’ai fait mon BTS à Vienne (près de Lyon) et j’avais trois choix :

Le premier, c’était de tester des médicaments moyennant rétributions, c’est-à-dire servir de cobaye humain. Le deuxième, appeler des personnes âgées à la pause méridienne pour leur vendre des portes-fenêtres, de l’isolation ou des traitements. Le troisième, travailler dans la restauration rapide, avec à mes yeux un énorme avantage : dans n’importe quel McDonald’s de France, on retrouve les mêmes normes et produits.

J’ai donc commencé à travailler en 2007 chez Quick, puis chez McDonald’s très rapidement car il y a tout simplement plus de McDonald’s en France. J’ai commencé à travailler en cuisine, où j’ai découvert les méthodes de production de burgers à la chaîne. Puis, je suis passé du côté des commandes : d’abord au comptoir, puis au drive.

En parallèle, j’ai continué mes études : j’ai fait mon BTS (Brevet de Technicien Supérieur), une prépa ATS qui est une prépa spécifique pour les titulaires de BTS ou DUT (Diplôme Universitaire de Technologie), une école d’ingénieur et une thèse. Pour ce qui est de la restauration, on m’a proposé de monter tout d’abord en tant qu’assistant comptable, qui consiste à compter les caisses. C’est peu intéressant, mais cela m’a évité de parler à la clientèle souvent alcoolisée ou déplaisante. Je suis ensuite passé « manager », où je représentais plus ou moins l’identité du restaurant en cas de conflits, d’approvisionnement de stocks…

Ensuite, pour partir la tête haute de cette expérience, j’ai demandé premièrement à avoir le « McPasseport » qui est un passeport qui atteste les compétences que l’on a dans les McDonald’s d’Europe et qui permet de travailler plus facilement dans n’importe quel restaurant du continent. Dans un deuxième temps, j’ai passé un CAP (Certificat d’Aptitude Professionnelle) fast-food, qui concrètement est un CAP cuisine, vente et traiteur dans une seule formation.

Au final, tu as consacré combien de temps à la restauration rapide ?

J’ai travaillé au total dans 10 restaurants dont sept McDonald’s, deux KFC et un Quick, sachant que je travaillais de mi-temps jusqu’à temps plein. C’est assez facile lorsque l’on est en BTS puisque c’est une formation qui suit le baccalauréat : on découvre la vie étudiante, la vie sans les parents, on a tendance à plus sortir qu’à étudier… Par contre, quand j’étais en prépa et que je travaillais 25h en parallèle, c’était très tendu.

Pour toi, cette expérience a-t-elle quand même été bénéfique ?

Ce n’est pas tout l’un ou tout l’autre, je dirais plutôt que ce n’est pas une expérience insupportable mais une expérience « désociabilisante » dans la mesure où les jeudis soirs, au lieu de faire la fête, on se retrouve à faire des steaks et à les vendre. Disons que c’est une très belle expérience de vie, et cela se vend très bien en entretien d’embauche. Les gens avec de l’argent arrivent à payer leurs études grâce à leurs parents et à entrer dans des écoles de commerce payantes, tout en ayant un bon emploi chez papa ou maman. Dans mon cas, on peut dire que je me suis retroussé les manches, et c’est extrêmement valorisant.

Justement, est-ce que les employeurs vont rechercher un profil type dans ce domaine ?

Je dirai oui et non. Il faut savoir que dans la diagonale du vide, on va passer le BSR à 14 ans, et le permis de conduire à 18 ans et essayer de partir à la majorité. Donc pour moi, c’est valorisant : j’ai voulu quitter ma condition personnelle et ma condition sociale, et le fait d’avoir tenu aussi longtemps montre que, on ne va pas se mentir, je sais fermer ma gueule et encaisser. C’est d’ailleurs ce que beaucoup de managers recherchent.

Ça tombe bien, dans ton article sur Vice, tu dis que dans ce genre de travail, il n’y a qu’un seul droit, celui de « fermer sa gueule ». Comment tu as réussi à gérer cette situation, car on pourrait croire que c’est un peu dévalorisant ?

C’est une excellente leçon de vie de travailler dans des entreprises comme McDonald’s, Quick ou KFC puisque on y voit que les notions de racisme sont totalement subjectives. En effet, ceux qu’on voit dans la cuisine ou en train de sortir les poubelles à deux heures du matin s’appellent plutôt Mamadou ou Ibra que Laurence ou Florent.

Le deuxième point qui est assez triste, c’est qu’au cours de mes 6 ans j’ai eu l’occasion de faire 6 rentrées scolaires et pendant celles-ci j’ai pu voir à chaque fois le même comportement : des gens commençaient chez McDonald’s en parallèle d’études qui au final ne leur plaisaient pas, donc ils restaient travailler, et à la fin ils emménageaient chez le copain ou la copine jusqu’à travailler pour le fast-food à temps plein. Cela est un exemple typique de ce que la restauration rapide m’a apporté :  le fait de « fermer ma gueule », ce n’est pas que je n’ai pas envie de finir comme eux, mais c’est que j’ai quand même un objectif derrière.

Pour les jeunes, c’est parfois difficile de s’imposer, beaucoup ont trop peur de faire un faux pas. C’est possible en tant que jeune de ne pas se faire marcher dessus et de potentiellement gravir les échelons comme tu as pu le faire ?

Je pense que l’expérience de la restauration rapide, c’est un peu comme un couple. Au départ, on ferme sa gueule et après on commence à l’ouvrir. Me concernant, au début je n’ai rien dit et je me suis contenté d’apprendre. Lorsque je savais, j’ai montré mes compétences en étant plus rapide, plus professionnel, en ayant des bonnes évaluations grâce aux « clients mystères » (supérieurs qui se font passer pour des clients afin d’évaluer les employés) et c’est ça qui me donnait le gage de valeur de ma réussite personnelle.

A partir de là, lorsqu’il y avait un manager ou un directeur qui voulait me rentrer dans le lard, je disais « c’est très bien mais regarde mes statistiques ». C’est donc comme ça, avec de l’expérience que j’ai pu monter. Dans la restauration rapide, il y a un turn-over énorme : un équipier de base ne reste pas plus de trois mois.

Mais cela reste possible de montrer qu’on n’est pas un simple employé et qu’on peut quand même réussir à gravir les échelons si on montre qu’on en est capable ?

Personnellement, je pense que notre condition n’est pas une condition établie et que n’importe qui peut travailler pour y arriver. Travailler ne veut pas dire travailler 24h/24, mais au moins s’investir. Dans la mesure où j’ai réussi à m’investir, je me suis rendu compte que c’était assez facile de gravir les échelons. Une fois qu’on a compris le mode d’emploi, on sait exactement comment cela va se passer.

Est-ce que tu penses qu’à un entretien pour travailler dans la restauration rapide, c’est quand même possible de montrer qu’on a une place importante ou est-ce que c’est vraiment lorsque nous sommes sur le terrain que l’on va réussir à faire nos preuves ?

Aujourd’hui, il y a tellement de bullshit jobs, c’est-à-dire des emplois dont on ne connait pas l’intérêt, la portée ou la signification que les gens recherchent des personnes qui sont leaders. Quand on travaille dans la restauration rapide sur des horaires tels que onze heures-deux heures du matin qui sont des horaires totalement lambda, on recherche des gens qui vont ne pas être déviants sur ces temps-là : le soir à partir de 22 heures, ils ne vont pas être fatigués, et ils vont ensuite savoir manager, c’est-à-dire prendre des risques et décider. Les employeurs sont à la recherche de ça. Le problème, c’est d’arriver à jauger l’employeur pour lui sortir le bon discours.

Pour finir sur tu aurais des conseils à donner aux jeunes qui souhaiteraient s’imposer à leur arrivée dans le monde du travail, qui a souvent lieu dans de petits jobs tels que ceux que tu as connus ?

Aujourd’hui, je ne crois plus qu’il faille avoir des diplômes pour réaliser des choses dans la mesure où toute la connexion se fait sur internet. Je pense donc qu’il faut assumer le fait d’être là pour faire du réseau : dans beaucoup d’écoles, on est là uniquement pour avoir du réseau dans la mesure où les cours sont disponibles en ligne. Ensuite, je pense que l’honnêteté prime. Dans énormément de situations, j’ai pu dire : « non je ne l’ai pas fait », ou « je ne sais pas ». Et c’est bien mieux d’être honnête que de mentir : tout le monde est content et on perd moins de temps. L’erreur est humaine n’est pas seulement un dicton.

Pour en savoir plus, nous avons également interviewé Yassine, actuellement manager chez McDonald’s, en réaction aux propos de Clément Genty : selon lui, chez McDonald’s, la hiérarchie n’est pas toujours aussi stricte. De par son rôle de manager, il décide régulièrement de responsabiliser des employés polyvalents en leur donnant le rôle de responsable comptoir ou cuisine. Au final, des employés normalement en bas de la hiérarchie vont se retrouver à donner des missions aux autres le temps d’un soir. A son arrivée dans ce milieu, il est difficile d’imposer sa présence, mais lorsque le fonctionnement est bien en tête, ce qui est le plus valorisé, c’est la prise d’initiative sur le terrain : donner des directives aux autres et contribuer au travail d’équipe.

 

Un article de Alice Genders, Jasmine Morice et Nicolas Huchon

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